Chronique WTF #13

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J’aime pas les gens bêtes. Parce que la bêtise c’est de la paresse. La bêtise, c’est un type qui vit et il se dit : « Ça me suffit. Ça me suffit. Je vis, je vais bien. Ça me suffit ». Et il se botte pas le cul tous les matins en disant : « C’est pas assez. Tu ne sais pas assez de choses, tu ne vois pas assez de choses, tu ne fais pas assez de choses ». C’est de la paresse je crois, la bêtise. Une espèce de graisse autour du coeur qui arrive. Une graisse autour du cerveau. Je crois que c’est ça.1

Mais qu’a-t-il bien pu se passer entre mes années lycée (on pourrait même remonter jusqu’au collège au point où on en est) et celles des jeunes — et moins jeunes — d’aujourd’hui ? Je navigue sans cesse entre consternation, désespérance et picotements frisant l’allergie chronique…

Consternation face au nombre croissant d’absurdités que j’entends et lis au quotidien. Où sont passées les règles d’orthographe et de grammaire si chères à mon cœur ? Il semblerait que l’éducation ne se dispense plus sur les bancs de l’école mais sur Internet et les réseaux sociaux… Je fais partie de cette génération d’anciens qui vénéraient encore les manuels scolaires et autres précis de grammaire française. Et de mon temps, les mots avaient un sens. À croire qu’« écrire correctement » (à ne pas confondre avec « bien écrire » — tout le monde s’en sent miraculeusement capable de nos jours et je ne vous parle même pas de la pertinence des écrits en question —) est devenu has been.

Désespérance quant à ce virus de la faute qui s’insinue et se propage d’écran en écran comme la peste au temps du choléra. Sommes-nous réduits à une simple génération de suiveurs ? Bons à reproduire sans une once de discernement des fautes si récurrentes qu’elles se fraieraient presque une route vers le Panthéon de la langue de Molière ? Experts en calque de tendances stupides défiant toute forme de logique, à tel point que nos yeux mal habitués n’y voient plus que du feu ? Le panurgisme2 a encore de beaux jours devant lui, c’est moi qui vous le dis.

Picotements à la vue de cette pluie de participes passés travestis en infinitifs ; de cette concordance des temps bafouée ; de ces futurs usurpant allègrement l’identité de conditionnels impuissants ; de ces prépositions qui se substituent à des compléments de nom (le frère « à » ma mère me l’a dit) ; de ces verbes qui se suivent et dont le deuxième ne trouvera jamais son infinitif ; de ces « au jour d’aujourd’hui » qui font crisser mes oreilles ; et de ces verbes imaginaires qui « croivent » dur comme fer qu’ils existent…

L’ère du vent

Je n’aime pas mon époque. Il me tarde de voir ce qu’il adviendra de tous ces phénomènes de masse et de mode abrutissants. J’espère secrètement que des « influenceurs » culturels s’élèveront un jour. Des influenceurs dont l’écriture — dans sa forme comme dans son style — aurait un impact positif sur les influencés et les influençables. Un impact intellectuel qui éveillerait les consciences et rendrait le monde moins fainéant. Parce que c’est bien beau de « tweeter », « instagrammer » et « bloguer » à tout bout de champ pour exprimer des opinions bien tranchées, mais à quoi bon si ces opinions sont criblées de fautes indélébiles ?

Scribo ergo sum3

Quand bien même le mot ne ferait pas le moine, il n’en reste pas moins que l’on devient ce que l’on choisit d’être au monde. Ne dit-on pas que les paroles s’envolent et les écrits restent ? Une carte de visite en quelque sorte qui nous fait passer, en un simple battement de cils, de l’intérêt le plus vif à la platitude la plus totale. Et c’est tout ce qu’il reste à la fin. Alors n’oubliez pas : tout commence par une relecture soignée, un conjugueur fiable et un bon dictionnaire. Et d’ici à ce que l’on renverse la vapeur, je continuerai ma traque incessante des fauteurs de trouble syntaxique mis à nu par cette époque en perdition. Car, comme le disait si bien le Ché : « hasta la victoria siempre » !

Morgan NAVARRO, Ma vie de réac – © Éditions DARGAUD (2016)

1 La bêtise humaine vue par Jacques Brel, qui nous livre une définition libre et poétique.

PANURGISME, subst. masc. Rare. [P. réf. aux moutons de Panurge dans le Quart livre de Rabelais] Comportement de celui qui imite aveuglément, parfois à ses dépens, ce qu’il voit faire par autrui. – CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales)

3 J’écris donc je suis.

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2 commentaires

    1. Merci LittlePincha ! J’essaie de faire honneur à mes professeur(e)s de français qui ont su me transmettre l’amour des langues. Mais surtout, je refuse de tomber dans le piège de la paresse intellectuelle qui semble toucher un public de plus en plus large… Gardons espoir pour les années et siècles à venir.

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